ISSN 2421-5813

Carmelo Pistillo est un poète et écrivain italien, auteur du volume Arthur Rimbaud – Una Stagione all’Inferno (La Vita Felice, Milan, 2020).

Présentation du volume

La voix de Rimbaud est celle d’un poète qui ne craint rien, qui ose, qui dépasse les contraintes littéraires et qui transgresse les mœurs de son époque. Ce volume montre qu’à la destruction succède toujours l’établissement d’un ordre nouveau : c’est d’ailleurs le parcours que Rimbaud a tracé, au risque même de se contredire. C’est pour cette raison que nous, ses lecteurs, nous l’aimons encore aujourd’hui, tout en redoutant sa portée révolutionnaire.

Ce livre s’adresse-t-il à de fervents admirateurs de Rimbaud ou plutôt à des spécialistes de la poésie du XIXe siècle ?

Un lecteur dépourvu de connaissances historiques et littéraires aura peut-être des difficultés. Je n’ai pas fait une opération de vulgarisation. Dans mon essai « Au nom d’Arthur » (pp. 15-67), il y a des passages qui supposent une connaissance si ce n’est de l’œuvre, du moins de la période culturelle et historique dans laquelle Rimbaud a vécu. La connaissance de l’histoire est un élément auxiliaire, mais qui n’est pas indifférent à la compréhension de son œuvre. Je n’ai jamais cru que la poésie était ouverte à tout le monde, y compris aux non-initiés.

Je compare l’étude de la poésie à celle des mathématiques et de la musique. Dès que l’on entre dans la « chambre noire » de la poésie, d’où émergera peut-être quelque chose qui ressemble à un mot poétique digne de ce nom, il faut se familiariser avec cet endroit et surmonter l’obstacle de la cécité, car le poète travaille dans l’obscurité. Cela dit, je crois qu’un lecteur sans culture particulière peut également tirer de la lecture de ce livre à la fois des suggestions et des sollicitations, et décider peut-être de se rapprocher de ce poète maudit avec confiance, en donnant libre cours aux émotions, et sans se contenter de lire tout simplement pour se divertir.

La situation est différente pour ceux qui ont déjà une formation poétique appropriée et une bonne connaissance de Rimbaud. Je souligne « poétique », et non pas littéraire : en effet, malgré leurs compétences, de nombreux spécialistes ont évité d’approfondir le sujet. Bien sûr, cela serait également valable dans le sens inverse. Un bon ami à moi, qui était à la fois poète et universitaire, m’a dit un jour qu’il ne fallait pas lire de romans parce que cela demandait trop de temps. Aujourd’hui, il en lit et sa compréhension du monde s’est enrichie.

Dans mes recherches, je me suis tenu à l’écart des sentiers déjà battus. Je pense aux études d’Yves Bonnefoy ou à celle celle de Benjamin Fondane, « Rimbaud le voyou » ; pour rester en Italie, on peut mentionner les lectures précises faites par Mario Matucci, Gianni Nicoletti, Vittorio Sereni et Mario Luzi. Lorsque, poussé par mon éditeur, j’ai décidé de me lancer dans ce projet, je me suis senti paralysé par la richesse de la bibliographie existante, allant des nombreux comptes rendus de rimbaudologie aux multiples biographies mises à jour. Pendant une année, j’a regardé le plafond de mon bureau comme s’il s’agissait d’un tableau sur lequel il fallait commencer à écrire. Au cours de ces mois, je n’ai même pas tracé une seule ligne. Après avoir pris conscience d’être comme un nain devant un géant, je me suis accroché désespérément à l’engagement éditorial, et après avoir rédigé la première partie de mon essai biographique sur Rimbaud, qui se maintenait silencieux dans un dossier de mon ordinateur, dans l’attente de la deuxième moitié, je me suis plongé dans le délire formel de cet aventurier de la versification.

La ligne interprétative que j’ai suivie est dominée par la notion de « devoir », présente dans la première et la dernière phase de la vie de Rimbaud, quand celui-ci était un marchand d’armes remarquablement discipliné et sérieux. Mais même en poésie, et avec la même rigueur, Rimbaud s’est montré dévoué à la parole.

Quelles ont été les difficultés majeures que vous avez rencontrées pendant votre travail de traduction de Rimbaud en terms d’adaptation du style, des choix lexicaux et de la structure du texte? 

Dans le Convivio, Dante, qui est le père de la langue italienne et le plus grand poète visionnaire de notre littérature, écrit que « nulla cosa per legame musaico armonizzata si può della sua loquela in altra transmutare, sanza rompere tutta sua dolcezza e armonia1». En raison de cette idée, par exemple, il ne traduit pas Homère en latin et il ne corrige pas les fautes de traduction du livre biblique des Psaumes de l’hébreu au grec et donc du grec au latin. Naturellement, tout a changé en ce qui concerne les possibilités de la traduction, mais la vérité de cette réflexion demeure : il est presque impossible de restituer à la fois la musicalité, la métrique et le sens à partir d’un texte poétique sans changer son rythme et son intonation et, dans le cas de Rimbaud, le flux fiévreux et nerveux des vers. Les rugosités rencontrées dans la traduction remontent surtout à l’âge de mes vingt ans, lorsque j’avais décidé de me mesurer avec le poète des Illuminations. Je me souviens de la perplexité, de la peur de me perdre dans cette forêt de symboles et de « contradictions de chaîne » (p. 163), pour reprendre l’expression utilisée par Maurizio Cucchi. La tentative que j’ai faite, il y a deux ans, bien que la difficulté ait été tempérée par une plus grande connaissance de la poésie, et pas seulement celle de Rimbaud, a partiellement confirmé ces sensations.

La Saison est un composé de vers et de prose accablé par une exclamation exaspérée, une ponctuation percutante et aussi « non pertinente » – elle a l’air, du moins à mes yeux, d’être presque gravée dans la pierre. Ou bien on décide de prendre toute la liberté possible, ou bien on accepte de se mesurer à cette ponctuation « touffue », que j’ai essayé de respecter de façon presque maniaque, au risque d’accepter des anomalies lexicales. J’ai recherché, dans la mesure du possible, la fidélité à l’esprit. Mais sans aucune contrainte ni exigence philologique de ma part. Dans la Saison, le langage est à la fois élevé et ordinaire, il ne coule jamais tout droit, il procède par sinuosités et possède la vivacité d’un ruisseau de montagne accidenté. L’ami de Verlaine détruit souvent les connexions logiques, introduit des innovations formelles, affirme en même temps qu’il nie, parfois sur la même ligne. Il crée des barrières, élève des parapets au-delà desquels nous ne voyons pas ce que nous attendons de lui. Même la structure n’est pas rigide : dans l’alternance de partitions de prose poétique et de poésie, elle garde sa propre perméabilité.

Un fait demeure, pourtant : lorsque je pense avoir saisi son style, déployé dans cette multitude de signes graphiques, j’ai l’impression qu’il m’observe d’une position plus avancée et que même de loin il parvient à jeter une ombre sur mon travail. Rimbaud est un poète malade d’ailleurs, il est toujours au-delà, comme sa foulée lorsqu’il a parcouru le monde. Son allure n’était guère ordinaire, il allait toujours « en avant », comme un vagabond éternel. C’est pour cette raison qu’il existe toujours parmi nous. Dans sa lettre du 15 mai 1871, adressée à Paul Demeny et inscrite dans l’histoire sous le nom de « Lettre du Voyant », Rimbaud nous le dit : « La Poésie ne rythmera plus l’action : elle sera en avant ».

Qu’émerge-t-il de cet échange que vous proposez dans la dernière section de l’ouvrage ? Pourquoi est-il important de faire dialoguer les grands classiques de la littérature du passé avec des auteurs contemporains ?

J’avoue que toutes les contributions n’atteignent pas un niveau qualitatif qui reflète le nom de la personne qui les a formulées. Il y a des cas où certains amis se sont réfugiés dans des souvenirs d’école ou des anecdotes. La chose ne m’a pas étonné : pensons par exemple à la brochure publiée par Scheiwiller en 1954 à l’occasion du centenaire de la naissance de Rimbaud ; là aussi, quelques poètes illustres de la première moitié du XXe siècle ne sont pas allés au-delà d’un impressionnisme facile. D’autres, dans ma Chrestomathie, et ils sont nombreux, sont entrés dans l’œuvre charnelle, vivante de ce poète inimitable. Je pense surtout à Gian Mario Villalta, quand il se souvient que Rimbaud nous a appris « à ne pas sous-estimer l’hypocrisie amère qui se cache sous notre obéissance moite » (p. 191). Je n’oublierai pas de mentionner Tiziano Rossi, qui capte dans la Saison« une audacieuse anticipation de l’hermétisme » (p. 186) ou Milo de Angelis, qui met en avant l’aspect « élégiaque » (p. 164) certains poèmes, ou enfin Elio Pecora, qui interprète la poésie de Rimbaud comme « un chant de renoncement et d’absence » (p. 181).

Je suis convaincu qu’il est toujours juste de donner la parole aux poètes contemporains. C’est l’une des raisons qui m’ont amené à écrire et à éditer ce livre. En effet, l’idée était aussi de rendre un hommage à la mémoire des poètes italiens, mes chers compagnons de voyage. Je voulais sonder leur niveau d’intimité avec l’auteur du Bateau ivre, comprendre quelles difficultés ils avaient rencontrées à le traduire, l’étudier ou tout simplement le lire. Quand je leur ai proposé d’écrire une page, j’ai reçu des mots de gratitude pour les avoir impliqués.

Je me permets de dire, et je me trompe peut-être, que je ne trouve pas dans la critique littéraire italienne consacrée au poète de Charleville d’autres traductions accompagnées d’une anthologie aussi articulée et riche de contributions critiques, et j’en remercie vivement mes contributeurs. J’espère que ceux qui auront envie de lire ce volume, surtout les poètes contemporains, apprécieront l’effort de cette traduction crépusculaire, comme quelqu’un l’a suggéré, ainsi que les différentes interprétations personnelles que nous avons recueillies ici.

Entretien réalisé par Simone Binda, Federica Locatelli et Chiara Nifosi

 

  1. « Nulle œuvre poétique, écrite en vers, ne peut être transposée de la langue dans laquelle elle a été composée dans une autre langue, sans perdre toute sa douceur et son harmonie » (traduction de Bernard de Watteville, Genève, Librairie Kundig, 1929, p. 25 ; disponible sur le lien suivant : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k54469038)

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